Du folklore enfantin aux enfants musiciens

Apprises à l’école ou en famille, gravées dans nos mémoires d’adultes, les comptines et formulettes ont rarement suscité l’intérêt des anthropologues. Pourtant, ces musiques de l’enfance, ainsi que celles et ceux qui les produisent ou se les approprient, sont source de questions nodales dont l’ethnomusicologie invite à se saisir, notamment au regard des processus d’apprentissage, des modes de transmission et des phénomènes de création.
Anne Damon-Guillot, ethnomusicologue et professeure à l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne, a sorti l’an passé Du folklore enfantin aux enfants musiciens. S’appuyant sur des matériaux historiques de premier plan et des travaux ethnographiques menés sur différents terrains, cet ouvrage propose tout à la fois une revue historiographique sur la construction d’un folklore enfantin en France à partir du XIXe siècle et une analyse critique des représentations culturelles de l’enfance. L’autrice nous offre ici une étude interdisciplinaire stimulante, qui met en lumière des pratiques largement ignorées, quoique anciennes et bien vivantes.


L’ouvrage Du folklore enfantin aux enfants musiciens s’intéresse à une thématique relativement peu explorée par l’ethnomusicologie et l’anthropologie francophones. Il emprunte aux Childhood studies qui dès les années 1970 marquent une rupture nette par la critique d’une approche téléologique envisageant le développement de l’enfant comme destiné à conduire à la rationalité de l’adulte. Le projet scientifique des Childhood studies se fonde en effet sur un nouveau paradigme : voir les enfants comme des acteurs sociaux indépendants et les considérer dans leur actualité. Au cœur de ces positionnements se trouve la notion d’agency de l’enfant, qui apparaît avant tout comme « œuvre de re-connaissance et de re-présentation des enfants par les adultes, tant sur le plan politique qu’épistémologique1 ». Faire entendre ces voix d’enfants inaudibles revient à situer aussi la démarche ethnomusicologique dans un espace géopolitique.

Historiographie du folklore enfantin français

Le livre cependant, avant de proposer une ethnographie contemporaine des petits riens, de ces moments de chants et jeux sonores partagés entre enfants, consacre une large part à une revue historiographique. L’auteure a voulu savoir en effet comment s’était construit en France le savoir relatif aux musiques de l’enfance depuis la fin du XIXe siècle. L’expression “folklore enfantin”, qui désigne les formulettes, les gages, ou encore les devinettes – bref, ce que les enfants font quand ils sont entre eux – mais aussi la science qui les étudie, tombe en désuétude dans les années 1960, quand elle est remplacée d’une certaine manière par les notions de culture ou de société enfantines.

Comptine interprétée par Alma et Pierre, 8 et 6 ans – Saint-Etienne (2023)

Dans cette chronologie – fin XIXe siècle-années 1960 – Anne Damon-Guillot a repéré et analysé trois recherches d’ampleur qui s’inscrivent dans le cadre épistémologique de ce qu’on appelle, donc, le folklore enfantin.

  • Le 1er cas emblématique est celui d’Eugène Rolland avec la parution en 1883 chez Maisonneuve de ses Rimes et jeux de l’enfance. Dans une veine toute folkloriste, Rolland privilégie l’inventaire, le travail extensif ; il recherche l’origine, se passionne pour les variantes. Il marque toutefois par sa publication un premier jalon dans la bibliographie consacrée au domaine et, surtout, délimite un champ.
  • Le 2ème cas se situe en 1931-1932, avec l’enquête nationale sur « le folklore enfantin tout entier » coordonnée par l’inspecteur Jean Baucomont, à la demande du ministère de l’Instruction Publique. Relayée par le Manuel Général de l’Instruction publique, journal officiel du ministère, l’enquête s’adresse aux instituteurs et institutrices de toute la France d’alors. Ce sont eux et elles en effet qui, pendant plus d’une année, recueillent auprès de leurs élèves, dans la cour de récréation, dans les couloirs ou dans la rue devant l’école, ce qui a été désigné par le comité en charge de cette enquête nationale comme du folklore enfantin. Le comité, prestigieux, rassemble des historiens et des folkloristes, comme Arnold Van Gennep ; des personnes issues du monde de l’éducation, inspecteurs généraux et enseignants spécialisés dans l’enseignement musical, Maurice Chevais par exemple ; des compositeurs et musicologues tel Vincent d’Indy.
    Les directives dictées par le comité à destination des instituteurs et institutrices sont très normatives et disent déjà d’une certaine manière ce qu’il faut trouver avant même d’avoir cherché. L’enquête donne lieu à la production de 10 000 feuillets conservés aujourd’hui aux Archives Nationales, après avoir été confiés au Musée pédagogique puis au Musée des Arts et Traditions Populaires. Cette promenade des documents atteste du statut hybride de ce fonds, entre monde du folklore et monde de l’éducation. Il est pourtant aussi éminemment musical et sonore car dans les feuillets sont consignés nombres de rondes ou de comptines. Très touchants, ces documents laissent deviner des voix d’enfants du début des années 1930 : leurs prononciations erronées de la langue française canonique, le patois de leur village ou la langue de leur pays d’origine. L’objectif de l’enquête est de mieux connaître les enfants pour, entre autres, mieux former les instituteurs et institutrices. Le folklore des enfants, celui qu’ils pratiquent en autonomie, apparaît alors comme la meilleure porte d’entrée de leur monde.
  • Enfin, le 3ème cas, la collecte de comptines de la communauté radiophonique des programmes de langue française, marque selon l’auteure, en 1957-1958, à la fois la fin des enquêtes collectives d’envergure sur le monde de l’enfance et une certaine manière de l’appréhender. Cette enquête, dans laquelle le poète surréaliste Philippe Soupault joue un rôle majeur, est marquée par la recherche folkloriste mais aussi cette fois par la psychologie et le monde de l’art – en particulier la poésie, qui voit en l’enfant un artiste.

Pour une ethnomusicologie des musiques enfantines

Anne Damon-Guillot a ainsi tenté, à partir d’un regard analytique et critique sur les études folkloristes, puis plus loin dans l’ouvrage sur les études relatives à l’enfance en anthropologie de la musique et en ethnomusicologie, de proposer une sorte d’épistémologie de musicologies croisées.

Son ethnographie des musiques de l’entre-enfants, réalisée principalement en Auvergne-Rhône-Alpes, laisse place à des interrogations relatives aux contextes d’énonciation, à la façon dont les enfants fabriquent la musique et interagissent à travers elle, à la manière dont ils mobilisent le sonore pour construire des relations d’amitié. Elle s’intéresse davantage aux enfants qui musiquent, aux enfants-musiciens qu’à leur « folklore ».

En conclusion, la revue historiographique proposée dans cet ouvrage s’accompagne d’un regard critique sur les représentations de l’enfance. L’ethnographie d’Anne Damon-Guillot tente de déjouer le poids de ces représentations, tout en étant redevable d’un triple héritage scientifique : celui des folkloristes, attachés à l’histoire, à la circulation et à la catégorisation des répertoires enfantins ; celui de l’anthropologie de l’enfance, qui donne voix aux enfants dans l’approche de leurs pratiques ; celui d’une musicologie tendue vers les conduites d’écoute et de production musicales. Ces positions hétérogènes sont à interroger, dans leurs résultats comme dans leurs éventuelles apories. Elles se croisent peu mais l’ethnomusicologie, si elle est la science du rapport de l’homme à la musique, peut sans doute les faire tenir ensemble.

Pour aller plus loin

Pour aller plus loin :
– Retrouvez Du folklore enfantin aux enfants musiciens ici.
– Découvrez le podcast “Variations AmStramGram”, une fiction ethnomusicologie autour du fonds Baucomont, par Péroline Barbet-Adda et Anne Damon-Guillot.

  1. Garnier P., « L’« agency » des enfants. Projet scientifique et politique des « childhood studies » », Éducation et Sociétés, op. cit., p. 166.  ↩︎

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
cmtra (27 juillet 2026). Du folklore enfantin aux enfants musiciens. MUSIQUES, TERRITOIRES, INTERCULTURALITÉ. Consulté le 9 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16m9k


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